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Michel Onfray : «Pour l’islamo-gauchisme, l’ennemi est l’homme blanc judéo-chrétien et sa culture trois fois millénaire»
Par Alexandre Devecchio,
ENTRETIEN – Dans son nouveau livre, L’Autre Collaboration (Plon), Michel Onfray revient aux sources intellectuelles de l’antisémitisme de la gauche radicale.
Votre livre commence par la description sordide des images du pogrom du 7 octobre. Malgré l’existence de ces images, comment expliquez-vous la complaisance, voire le déni, d’une partie de la gauche concernant le Hamas ?
Le grand penseur inaugural de la gauche est Jean-Jacques Rousseau dont les attendus sont simples. Il écrit en effet dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Commençons par écarter les faits. » Suivent alors tous les délires possibles, notamment l’hypothèse d’un homme naturellement bon devenue vérité anthropologique en moins de deux pages.
C’est ainsi que, devant les faits de deux enfants Bibas étranglés par les terroristes du Hamas, la députée européenne LFI Rima Hassan écrit : 1) commençons par écarter les faits : « le Hamas n’a pas tué ces enfants » ; 2) inventons une fiction alternative : « Tsahal a causé la mort de ces deux enfants avec ses bombardements génocidaires ». Cette logique est active depuis longtemps : les négationnistes affirment, par exemple : 1) commençons par écarter les faits, « les chambres à gaz n’ont pas existé » ; 2) « c’est une invention des Juifs pour obtenir la création de l’État d’Israël ».
Cela témoigne-t-il aussi de la fascination d’une partie de la gauche pour la violence ?
En effet, cet art d’écarter les faits se double d’une fascination pour la violence accoucheuse de l’Histoire, thèse hégélo-marxiste s’il en est. Hegel affirme en effet que la négativité, dont la violence est un moment nécessaire dans la production dialectique de la vérité. Autrement dit : la négativité du Goulag annonce la positivité d’un monde débarrassé du capitalisme, celui du royaume du socialisme radieux.
Reprenez ce schéma : le terrorisme palestiniste est un moment de négativité nécessaire dans l’avancée dialectique de la création d’un État palestinien du Jourdain à la Méditerranée – c’est-à-dire : sur les ruines de l’État israélien. Trotski, qui est dans l’ADN mélenchonien, explique dans Leur Morale et la Nôtre que, par-delà le bien et le mal, la violence capitaliste est mauvaise, mais que la violence révolutionnaire qui permet de s’en débarrasser est bonne. Toujours un effet de la dialectique hégélo-marxiste.
Vous avez entrepris ce livre dans le but de démystifier cette fiction que, par nature, la gauche serait philosémite et la droite antisémite. Et pourtant vous avez été surpris par l’ampleur de l’antisémitisme à gauche…
Je n’imaginais pas que les grands noms de la philosophie française du XXe siècle aient été à ce point contaminés. Je les donne pour montrer l’étendue des dégâts : Alain, Sartre, Beauvoir, Genet, Ricœur, Garaudy, Deleuze, Foucault, Badiou, Lacoue-Labarthe, Nancy. J’ai renoncé à un chapitre sur Michel Serres faute de pouvoir aller au-delà de ce qui ressemble à des insinuations signalées dans une biographie qui vient de paraître sur lui. Je précise en passant que les ayants droit de Sartre, Beauvoir, Genet et Foucault ont interdit l’achat des citations qui me permettaient d’illustrer mes thèses avec de terribles phrases. Elles sont paraphrasées et encadrées dans le texte… C’est dire que d’aucuns ont intérêt à ce qu’on n’aille pas lire les textes eux-mêmes pour penser juste et vrai.
Quelle est la généalogie de cet antisémitisme de gauche ? Est-il déjà présent dans le marxisme ?
Elle l’est chez l’abbé Grégoire, qui écrit un sidérant Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs (1788), étrangement préfacé de façon élogieuse par Robert Badinter. Étrangement, car il suffit de lire le titre pour constater que les Juifs sont… dégénérés, ce que ce texte assène en long, en large et en travers en reprenant les clichés antisémites. Pour cet évêque jureur panthéonisé par Mitterrand lors du bicentenaire de 1989, le diable est dans les détails, cette régénération passe par leur totale assimilation, c’est-à-dire par leur négation, par leur disparition dans la fournaise républicaine. Marx affirme la même chose dans La Question juive.
Votre livre fait également la généalogie de l’islamo-gauchisme. Comment le définissez-vous ?
C’est l’idéologie qui a remplacé l’avant-garde éclairée du prolétariat comme moteur de l’histoire révolutionnaire marxiste, – le b.a.-ba du Manifeste du Parti communiste de Marx (1848) –, par le sous-prolétariat wokiste fabriqué avec le néopeuple de substitution adoubé par le think tank strauss-kahnien Terra Nova, devenu la bible des Maastrichtiens de droite et de gauche, des wokistes, des décolonialistes et autres déconstructionnistes. C’est l’idéal de Mélenchon devenu celui des socialistes associés dans le NFP et de ceux qui, à droite, votent contre un fascisme invisible venu d’une extrême droite inexistante : une « Nouvelle France » créolisée dont l’ennemi est l’Occident, à savoir le capitalisme, l’homme blanc judéo-chrétien et sa culture trois fois millénaire. Cette idéologie nazifie à tour de bras tout ce qui n’est pas son idéologie bien qu’ils soutiennent le pogrom du 7 octobre qui duplique celui d’Oradour-sur-Glane.
Pourquoi avoir intitulé votre livre L’Autre Collaboration ?
Parce qu’on connaît celle qui a impliqué des intellectuels français avec la politique nationale-socialiste hitlérienne, et qu’on parle moins de celle qui a impliqué d’autres intellectuels de gauche qui soutenaient la ligne collaborationniste avec le Reich en vertu du pacte germano-soviétique, et qu’on ne parle pas de celle, contemporaine, des activistes qui collaborent avec le projet politique antisémite de l’Iran des mollahs, du Hezbollah libanais, de l’Algérie qui invite Boualem Sansal à ne pas choisir un avocat juif pour le sortir d’une prison où il est arbitrairement retenu, et de la Palestine du Hamas.
Pour beaucoup d’observateurs, l’islamo-gauchisme serait né en Iran ou encore en Grande-Bretagne. Vous situez, vous, ses origines en France…
Si l’on veut un homme, une date, un livre, disons : Roger Garaudy qui fut marxiste stalinien, négationniste, propalestinien, soutient du régime des mollahs iraniens qui publie en 1977 Pour un dialogue des civilisations. L’Occident est un accident, tout est dit dans le sous-titre. On lui doit également Promesses de l’Islam (1981), Les Mythes fondateurs de la politique israélienne (1996) où le négationnisme apparaît.
Rappelons que Le Monde publie la tribune négationniste de Robert Faurisson « Le problème (sic) des chambres à gaz ou la rumeur (sic)d’Auschwitz », le 29 décembre 1978. Un an plus tôt le même auteur avait défendu les mêmes thèses dans le même journal dit de « référence »…
En quoi l’islamo-gauchisme de La France insoumise s’inscrit-il dans une longue filiation ?
Il est celui de l’antisémitisme du socialisme du XIXe siècle qui assimile les Juifs, l’argent, le capital, le capitalisme, à quoi il faut ajouter au siècle suivant le sionisme, les États-Unis et l’État d’Israël. Le socialisme marxiste estime que les Juifs manipulent le monde capitaliste, et il n’est pas sans raison que Staline et Hitler aient passé un pacte de non-agression en arguant d’ennemis communs : le capitalisme, la City, Londres, le gaullisme et… les Juifs. Ce pacte a été rompu unilatéralement par Hitler lors de l’opération Barbarossa le 22 juin 1941. Date tardive à laquelle le PCF est entré dans la Résistance… Ce pacte est le grand non-dit de la politique française depuis plus de quatre-vingts ans…
L’islamo-gauchisme n’est-il pas avant tout un électoralisme ?
Avant tout, non, c’est une idéologie. Entre les mains de Jean-Luc Mélenchon, assoiffé de pouvoir personnel, il l’est devenu, oui, pour lui et la cohorte de ceux qui, à gauche, veulent revenir au pouvoir – y compris avec d’étranges… collaborateurs comme Édouard Philippe ou Xavier Bertrand qui, lors des dernières législatives, ont armé le bras d’un nouveau fascisme bien réel sous prétexte d’en combattre un autre, mort depuis des décennies.
Comment résister au nouvel antisémitisme et à l’islamo-gauchisme ?
D’abord en disant qu’il existe et ce qu’il est véritablement. L’appareil idéologique d’État, pour parler le langage d’Althusser, est une courroie de transmission de cette idéologie islamo-gauchiste. Cet AIT, c’est-à-dire la presse dominante et subventionnée, l’école et l’université, le cinéma, la publicité, le monde de la culture, le catholicisme du pape François, les syndicats, les partis politiques ayant pignon sur rue, le monde du sport, celui du divertissement, une grande partie de la magistrature, quantité de corps intermédiaires de soi-disant sages et constitutionnalistes, se montrent la plupart du temps des collaborateurs zélés de cet univers islamo-gauchiste. Il faut donc leur opposer… une résistance. D’abord intellectuelle en déconstruisant les déconstructeurs, en démystifiant les mystificateurs, en montrant que les rubriques infos-intox des médias du système agissent comme le cœur nucléaire de l’intox. Mais les lieux pour cette résistance intellectuelle sont rares, et attaqués avec une ferveur semblable à celle des fanatiques qui, jadis, allumaient des autodafés sur la place publique pour y précipiter des livres décrétés répréhensibles. Avant que le temps n’arrive où l’on ne brûlait plus ces livres, mais leurs auteurs.
source
Le Figaro