
La face cachée d’Edwy Plenel : le livre choc qui révèle les méthodes d’un journaliste militant
EXCLUSIF – Fondateur du site d’information Mediapart, Edwy Plenel s’est érigé depuis vingt ans en modèle du journalisme d’investigation. Dans Pour qui roule Mediapart ? La face cachée d’Edwy Plenel, dont nous dévoilons des extraits, un autre journaliste enquêteur, Gilles Gaetner, éclaire le personnage sous un jour bien différent.
Par Guillaume Roquette, pour Le Figaro Magazine
Gilles GAETNER. – C’est lui qui a publié mon premier livre en 1991, un dictionnaire de la corruption en France. Il m’a fait signer un contrat chez Stock, où il était directeur de collection. Nous nous étions si bien entendus qu’il m’a proposé d’entrer au Monde, pour lequel il travaillait, alors que j’étais à l’époque à L’Express.
Pourquoi avez-vous écrit ce livre sur lui ?
Son parcours professionnel est impressionnant, mais ses pratiques journalistiques ont été plus d’une fois contestables. Lorsqu’il dirigeait Le Monde, il faisait signer aux journalistes une charte appelant au « refus de l’uniformité, du sectarisme et du suivisme ». Un journaliste du Monde, poursuivait la charte, « doit toujours rechercher les points de vue contraires et opposés, fussent-ils minoritaires ».
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Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas toujours donné l’exemple. Je raconte dans le livre comment il a publié en 1991 dans Le Monde un article affirmant que le Parti socialiste français était financé par Noriega, président-dictateur du Panama, sur la foi d’un document qui s’est révélé être un faux grossier. Non seulement il ne démissionna pas, mais il n’assuma pas les conséquences de cette faute : c’est le directeur du Monde de l’époque, Bruno Frappat, qui exprima aux lecteurs les regrets du journal.
Edwy Plenel, fondateur du site d’information Mediapart, ancien directeur de la rédaction du Monde. Vincent Muller/opale.photo
Vous avez révélé un grand nombre d’affaires dans votre carrière, touchant autant la droite (Chirac et Juppé à la mairie de Paris) que la gauche (Urba, Pechiney-Triangle). En quoi les méthodes d’Edwy Plenel sont-elles différentes des vôtres ?
Quand j’enquête, j’enlève la moquette pour voir ce qu’il y a dessous. Lui enlève la moquette, le parquet et les solives. Il mène un combat à la Saint-Just et s’est donné pour mission de nettoyer les écuries d’Augias. Avec lui, les hommes n’ont pas droit à l’erreur, il les poursuit jusqu’à l’acharnement. Entre 1997 et 2001, il a par exemple consacré 52 unes ou appels de une à Roland Dumas (ministre de François Mitterrand, puis président du Conseil constitutionnel), pour avoir touché de l’argent du groupe pétrolier Elf.
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En 2003, Roland Dumas est relaxé dans cette affaire mais Edwy Plenel écrit dans Le Monde : « La justice proclame [Roland Dumas] aujourd’hui non coupable, elle ne dit pas que tous ses actes furent innocents ». Le journaliste spécialiste des médias Daniel Schneidermann en fut profondément choqué : « J’ai été horrifié par le mépris que révélait cet éditorial, non pas à l’égard de Roland Dumas, mais de la justice. » Schneidermann parla même de « chasse à courre » pour qualifier le traitement de Roland Dumas par Edwy Plenel.
Ce dernier a inventé la culpabilité perpétuelle, quitte parfois à s’ériger en juge du juge. Dans l’affaire Bettencourt, que Mediapart traita abondamment, Nicolas Sarkozy et Éric Woerth furent blanchis des accusations d’abus de faiblesse et de trafic d’influence. Furieux, le directeur éditorial de Mediapart, François Bonnet, écrivit : « Cette double relaxe montre une fois de plus que la justice est bien à l’image de notre démocratie. Profondément malade. »
Vous dénoncez cette conception du journalisme ?
La force de frappe d’Edwy Plenel via Mediapart (dont il a quitté la direction l’année dernière) est capable de broyer n’importe quel élu, ministre, premier ministre, grand patron, sportif, acteur réalisateur… François de Rugy (président de l’Assemblée nationale, à qui on reprochait ses frais de bouche) ou Amélie Oudéa-Castera (ministre de l’Éducation nationale, qui scolarisait ses enfants dans le privé) en ont fait les frais ces dernières années, et ont dû quitter leurs fonctions. Pourtant, aucun des faits que leur reprochait Mediapart n’a été l’objet de poursuites pénales.
L’ancien directeur de la rédaction du Monde, Edwy Plenel. Martine VOYEUX / SIGNATURES
Mais c’est le rôle des médias de dénoncer les abus.
Oui, mais sans acharnement contre les personnes, sans ignorer la présomption d’innocence et sans tomber dans le poujadisme. En juillet 2019, Edwy Plenel consacre 16 articles au président de l’Assemblée, notamment un qui est titré : « La vie de château sur fonds public des époux de Rugy ». Lors de la publication, les commentaires des lecteurs de Mediapart dégagent, à quelques exceptions près, un parfum poujadiste, un air de « tous pourris », qui nourrit l’extrême droite.
Vous n’avez pas voulu rencontrer Edwy Plenel pour écrire votre livre. Pourquoi ?
Tout ce que j’écris est vérifiable. Je n’ai pas voulu faire son procès, mais l’interroger sur sa conception bien particulière du journalisme. Le livre prend d’ailleurs la forme d’une lettre que je lui adresse. Je suis moins sévère avec lui qu’a pu l’être par exemple Franz-Olivier Giesbert *, mais j’ai voulu raconter ses contradictions. Ainsi, quand il parle de Mediapart, il répète souvent, et avec fierté, que la hiérarchie des salaires y est de 1 à 4,5. Mais quand Le Point l’interroge sur la vente de sa participation dans l’entreprise, en 2023 qui lui aurait rapporté 2,6 millions d’euros, il botte en touche, en répondant seulement : « Mais quelle est l’actualité de la vente de ma participation dans Mediapart ? » Mon livre est aussi l’occasion de décrire le soutien d’Edwy Plenel à Tariq Ramadan et sa proximité avec Dominique de Villepin.
* Dans la Revue des Deux Mondes d’avril 2021, Franz-Olivier Giesbert écrit : « Ce qui nous intéresse ici, chez M. Plenel, ce n’est pas l’homme mais le symbole : militant de l’ultragauche, il incarne jusqu’à la caricature l’idéologisation à outrance d’une presse qui biaise volontiers l’information ou qui, au nom de la transparence, souvent de mèche avec des magistrats engagés, monte des « affaires » contre ses adversaires politiques, lance des campagnes de presse avant d’instituer en toute hâte des tribunaux populaires. »
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EXTRAITS
Sous forme d’une lettre ouverte, Gilles Gaetner analyse, de la manière qu’il veut la plus honnête possible, la conception du journalisme de celui qu’il appelle au long du livre son « cher Edwy ».
De septembre noir au 7 octobre 2023
«Nous sommes le 5 septembre 1972. Alors que les Jeux olympiques de Munich ont débuté depuis une semaine, un commando de huit hommes s’infiltre dans le village olympique. Il est 4 heures du matin. Le commando gagne le bloc 3, là où dort une partie de la délégation israélienne. Quinze sportifs sont présents. Deux tentent de s’enfuir. Ils sont abattus. Un troisième y parvient en arrachant les fenêtres de sa chambre. Un quatrième aussi. Onze athlètes restent aux mains des terroristes. Au petit matin, dans le monde entier, c’est l’effroi et la tristesse… […]
Ce 5 septembre 1972, le monde découvre brutalement deux réalités, le terrorisme et la Palestine. En effet, le commando assassin est bien palestinien, et a pour nom « Septembre noir », en référence au massacre, en septembre 1970, en Jordanie, et à l’initiative du roi Hussein, de groupes armés affiliés à l’OLP de Yasser Arafat. Dès l’annonce de l’attentat, les autorités allemandes tentent de négocier avec les terroristes. Ces derniers souhaitent se rendre en Égypte. Vingt-quatre heures plus tard, on organise le transfert des terroristes et des otages israéliens à l’aéroport. Deux hélicoptères sont réquisitionnés. À peine posés sur le tarmac, ils essuient le feu de policiers allemands. En quelques minutes, trois terroristes sont abattus. Leurs comparses lancent une grenade sur l’hélicoptère, dans lequel ont pris place les onze otages. Le carnage. Ils meurent tous.
En 1972, vous êtes âgé de 20 ans (l’auteur s’adresse à Edwy Plenel, NDLR). Bercé et aveuglé par un romantisme ravageur, virulent, votre point de vue sur ce cauchemar du 5 septembre est sans ambiguïté. Vous l’exprimez dans Rouge, sous le pseudonyme de Joseph Krasny : « L’action de Septembre noir a fait éclater la mascarade olympique, a bouleversé les arrangements à l’amiable que les réactionnaires arabes s’apprêtaient à conclure avec Israël. […] Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de notre organisation. […] À Munich, la fin si tragique, selon les philistins de tout poil, qui ne disent mot de l’assassinat des militants palestiniens, a été voulue et provoquée par les puissances impérialistes et particulièrement Israël » (Rouge, n° 171).
Edwy Plenel, lors d’une manifestation à Paris organisée en novembre 2019, à l’initiative notamment d’associations islamistes. Vincent Boisot/Riva Press
Cet article sortira de l’oubli dans un livre que vous a consacré Laurent Huberson en 2008. Dur, impossible même de justifier une telle prose *. Un parallèle, me semble-t-il, peut être dressé avec les suites du massacre perpétré en Israël par le Hamas et qui a causé la mort de 1200 personnes le 7 octobre 2023. Les commentaires, les mots, ressemblent, en un peu moins violents, à ceux que vous avez employés en 1972. D’abord, une surprise : le premier titre de Mediapart, le 7 octobre : « Une attaque sans précédent ». Pour être neutre, il l’est. Alors que les chaînes de télévision du monde entier diffusent des images terribles de cette rave party qui tourne au massacre, vous n’écrivez rien. Ne dites rien. Je note, ce même jour, un reportage intitulé « De Tel-Aviv au sud d’Israël, une journée de panique en direct. Au moins 300 morts israéliens et 200 morts palestiniens ». Ce titre laisse supposer implicitement qu’un affrontement a eu lieu entre Israéliens et Palestiniens. Non et non !
On vous parle du 7 octobre 2023, jour du plus vaste pogrom depuis quatre-vingts ans, vous répliquez Gaza. Gaza et ses milliers d’enfants morts, qui n’ont eu qu’un tort, être nés Palestiniens. Gaza et sa population qu’on tente d’affamer. Gaza et Israël, État qu’un rapport d’Amnesty International en date du 5 décembre 2024 qualifie de génocidaire. Vous l’avez relayé dans un tweet du même jour en le qualifiant de « circonstancié, documenté et argumenté ». Déjà, le 20 septembre 2024, dans une interview accordée à TV5 Monde, vous avez évoqué des crimes de guerre et crimes contre l’humanité, qui pourraient être reprochés à Israël vis-à-vis de la population palestinienne de Gaza. Sur ces trois incriminations, cher Edwy, je ne suis pas d’accord avec vous. Les victimes d’hier ne sont pas les bourreaux d’aujourd’hui. Là, on ne sera plus d’accord. Vous n’informez plus. Non, les habitants de Gaza ne servent pas de cobayes pour des expériences scientifiques. Le pouvoir israélien tue-t-il méthodiquement les Gazaouis, comme Hitler les Juifs ? Et y a-t-il une volonté de faire disparaître, jusqu’au dernier, les habitants de cette partie du monde ? Vous connaissez la réponse : non, bien sûr.
* En 2018, Edwy Plenel a affirmé : « Ce texte, écrit […] alors que j’avais 20 ans, exprime une position que je récuse fermement aujourd’hui. Elle n’avait rien d’exceptionnel dans l’extrême gauche de l’époque. » NDLR
Dominique Baudis, l’honneur bafoué d’un innocent
Nous sommes au début 2003. À la suite de l’arrestation d’un serial killer, Patrice Alègre, une information judiciaire est ouverte à Toulouse afin de rechercher d’autres victimes ou des complices. De fil en aiguille, des prostituées interrogées par la gendarmerie affirment avoir été violées et avoir subi des actes de torture commis par des notables de la cité. Parmi ceux-ci, Dominique Baudis, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et jadis maire de Toulouse, où il avait succédé à son père en 1983, après avoir été aux commandes du journal télévisé de TF1. […]
Depuis plusieurs jours, au Monde(Edwy Plenel en est le directeur des rédactions, NDLR), vous vous interrogez. Vous auriez des certitudes sur Baudis. Dominique de Villepin, avec lequel vous entretenez des relations cordiales – son discours à l’ONU sur l’Irak vous a emballé –, vous le dit haut et fort : « Tous ces gens ont les fesses sales. » Cette citation, je l’ai découverte dans le long papier que Sophie des Déserts vous a consacré dans Vanity Fair (24 janvier 2018, « Edwy Plenel, enquête sur l’enquêteur »). Vous sollicitez votre ami, venu lui aussi du trotskisme, Jean-Paul Besset, correspondant du journal à Toulouse, pour enquêter.
Dominique Baudis a été anéanti par les accusations portées contre lui. MICHEL LABONNE/LA DEPECHE DU MID
Le 23 mai, Besset sort un papier au titre clair : « La justice a ouvert une instruction pour viols, actes de torture et barbarie sur mineurs, par personnes dépositaires de l’autorité. » Le papier précise que Dominique Baudis est l’une des personnes visées par ces atrocités. Le 17 juin, un nouveau papier, signé Besset et un pigiste local de l’AFP, Nicolas Fichot, est intitulé : «Affaire Alègre : les enquêteurs reconstituent l’histoire de la “maison du lac de Noé”.» Rédigé sur quatre colonnes, l’article occupe une demi-page du Monde.
Un seul intertitre : « Messe rouge». Le lecteur se trouve illico plongé dans les atrocités dont auraient été victimes, dans les années 1990, les prostituées dans cette mystérieuse maison située sur les bords du lac de Noé, à une trentaine de kilomètres de Toulouse. Décrite comme « une grosse bâtisse isolée », elle aurait été le lieu de tortures et d’exactions abominables. Les deux journalistes écrivent : « Ils ont recueilli éléments et témoignages » ; « les gendarmes ont découvert » ; « les gendarmes détiennent la preuve » ; « les gendarmes ont établi » ; « les gendarmes sont convaincus ». Bref, un article charpenté, sourcé. Dans la tradition du quotidien de référence.
Encore que le lecteur pourrait s’étonner qu’à aucun moment ne soit fait mention de procès-verbaux d’audition, pas plus que d’un rapport de synthèse. Le luxe de précisions qui suit devrait rassurer. Les auteurs notent, en utilisant les guillemets, que cette Maison du lac a abrité « des soirées suspectes », où se seraient déroulés « des actes de torture », « des sévices ». Ils précisent aussi qu’à l’intérieur de la bâtisse on découvre « des anneaux fixés aux murs », « à hauteur d’enfant » … Sont évoqués encore « du sang séché », et « le sacrifice d’animaux ». Avec de telles précisions, fussent-elles sordides, le lecteur du Monde a toutes les raisons de penser que, grâce à deux journalistes tenaces, un mystère a été résolu. En effet, qui pourrait contester leurs révélations, tant le papier est précis ? Le Monde est Le Monde.
Extrait du journal Le Monde du 3 juin 2003. Capture
Excellence du journalisme, il ne peut se tromper. L’embrasement est immédiat. Les journaux se précipitent pour reprendre le papier de Besset et Fichot. Sauf qu’il y a un problème. Énorme. Le procureur de Toulouse, Michel Bréard, dans un communiqué envoyé à l’AFP, dément les affirmations du Monde, martelant tout ignorer des enquêtes des gendarmes. Pour les deux journalistes, le coup de massue. Tout est faux.
[…]
Pourtant, dès cette époque, il était facile de réaliser une contre-enquête. C’est ce que fera le journaliste Jean-Marie Pontaut, alors à L’Express. Malin, fouineur invétéré, intuitif, familier des arcanes policiers, il sait que, dans ce genre de dossiers, mensonges et manipulation sont monnaie courante. Il se montre réservé sur les allégations des prostituées. Reprenant l’enquête sur le terrain en confrontant les emplois du temps, il démontrera que les témoignages des prostituées ne sont que des affabulations. Grâce à un journaliste qui a simplement fait son boulot, l’ancien maire de Toulouse retrouve son honneur. Mais il est anéanti, brisé, et il meurt d’un cancer du poumon le 10 avril 2014, à l’âge de 66 ans. Interrogé par Sophie des Déserts, au sujet de l’affaire Baudis, vous défendez : « On m’a fait un faux procès. » Le fils de Dominique Baudis, Pierre, remettra les choses au point : « Je n’ai jamais pardonné à Plenel, s’indigne-t-il. Je lui ai dit que j’avais voulu être journaliste en réaction à lui, à ce qu’il nous a fait. »
La surprise Clearstream
Autre dossier emblématique des pratiques de Mediapart, Clearstream, du nom d’une chambre de compensation luxembourgeoise qui aurait permis à des personnalités françaises de pratiquer du blanchiment d’argent. C’est la fameuse histoire du listing tronqué qui, dans les années 2006-2008, envenime les relations entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin.
Le premier soupçonne le second d’être à l’origine d’un montage au but à peine dissimulé : démontrer que Sarkozy détient un compte illicite à l’étranger. L’instruction de cette affaire vous concerne au premier chef, cher Edwy, puisque votre nom figurait dans ce listing, parmi huit cent cinquante autres, notons-le toutefois. Un vrai Who’s Who, avec notamment, outre Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn, Jean-Pierre Chevènement, une chanteuse populaire, parmi bien d’autres personnalités. Mais, surtout, une incroyable manipulation, dont les tenants et les aboutissants n’ont d’ailleurs pas été totalement éclaircis. Comme vous vous étiez constitué partie civile, vous participez en première ligne aux débats. Et là, étonnamment : vous prenez fait et cause pour Villepin, alors dans le viseur de la justice.
Qu’avez-vous donc déclaré, ce 28 septembre 2009, lorsque vous êtes interrogé par les juges d’instruction ? Morceaux choisis : « Il me paraît clair que [Dominique de Villepin] n’est ni l’organisateur ni le commanditaire de la calomnie dont j’étais l’objet. » Ou encore : « Il apparaît que l’ancien premier ministre est de bonne foi lorsqu’il dit avoir ignoré jusqu’en 2004 que les listings étaient des faux. » Cette certitude enfin : « Ce que je dis, c’est que l’État est responsable et qu’il y a eu un dysfonctionnement grave. Ce qui est ici reproché à Villepin peut l’être à l’État dans son ensemble. En 2004, des hauts fonctionnaires, des hauts responsables du renseignement, des ministres savaient que des listings circulaient, mais personne n’a informé la justice. »
Les journalistes qui ont eu vent de votre audition n’en reviennent pas. Ainsi le journaliste Edwy Plenel serait désormais avocat d’un homme politique appartenant au camp adverse. Florilège : Le Monde : « Dominique de Villepin s’est trouvé un cinquième avocat en la personne d’Edwy Plenel. »L’Express : « Au passage, Plenel innocente à sa façon l’ennemi de Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin . » Le Figaro : « Le journaliste [Edwy Plenel] joue, lui, les hyperavocats, se lançant dans une défense fougueuse de deux prévenus : son confrère Denis Robert, à l’origine des révélations et pourfendeur de la corruption, et Dominique de Villepin. »
Si, dans l’affaire Bettencourt, j’ai eu l’impression que vous vous étiez érigé en juge du juge, dans le dossier Clearstream on peut avoir le sentiment que vous vous érigiez en juge de la procédure. Avec une nette préférence pour Villepin, et une défiance caractérisée à l’égard du procureur Marin, que vous estimiez proche de Sarkozy. Pour être précis, en réclamant un non-lieu pour Dominique de Villepin, ne vouliez-vous pas déstabiliser le procureur de Paris pour le pousser à se démettre de ses fonctions, et vous débarrasser ainsi de lui ? En espérant que son successeur soit plus compréhensif. Était-ce votre rôle ? Ne tentez-vous pas de vous substituer à l’autorité judiciaire ?
De Lucie Castets à Dominique de Villepin
Vous ne faites pas mystère de vos choix et de vos partis pris. Vous avez soutenu le Nouveau Front populaire. Libre à vous ! Mais soyez honnête : Mélenchon et ses proches sont tout le contraire de Léon Blum qui, lui, était tolérant, généreux, scrupuleux… Quelle tristesse, quand on pense aux hommes du « vrai » Front populaire, les Jean Zay, Marx Dormoy, Joliot-Curie, Léo Lagrange ! Sans oublier Pierre Mendès France, et tant d’autres. Aujourd’hui, que voit-on ? Quelques boutiquiers de la politique, enragés d’arriver au pouvoir, et élus à l’Assemblée nationale grâce à des désistements ambigus, comme à la pire époque de la IVe République…
Oubliant le Front populaire de 1936, ses valeurs humanistes et ses personnalités d’exception, vous soutenez, après les législatives, pour le poste de premier ministre, des candidats sans aucune envergure et vite oubliés, à condition qu’ils aient prêté allégeance au Nouveau Front populaire. Sans succès. Apparaît alors une jeune énarque, Lucie Castets, que l’on dirait tout droit sortie d’un film de Bergman. Proche du Nouveau Front populaire, elle est connue de quelques initiés à la mairie de Paris, où elle est directrice des achats. Elle n’a jamais été élue, n’a jamais participé à une campagne électorale, hormis aux régionales, à Toulouse, où elle figurait en 14e position. À Mediapart, où vous citez les commentaires louangeux sur sa personne, vous la soutenez sans relâche. Mais le président n’en veut pas. Exit Lucie Castets. Et retour sur un casse-tête qui empoisonne la vie politique depuis ces législatives.
Lucie Castets, candidate de la NFP (et d’Edwy Plenel) au poste de première ministre, en campagne à Lille entre l’écologiste Marine Tondelier et le député LFI Aurélien Le Coq (juillet 2024). FLORENT MOREAU/VOIX DU NORD/MAXP
Paradoxalement – mais vous n’êtes pas à un paradoxe près –, une personne trouve désormais grâce à vos yeux : Dominique de Villepin, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac. Pourtant, ni son milieu ni son parcours ne sont caractéristiques de ce que l’on appelle la gauche. Le 19 juin 2024, il surprend : il votera, aux législatives, pour le Nouveau Front populaire.
Du coup, sur X, anciennement Twitter, vous lui délivrez ce compliment : « Enfin, une figure sauve le gaullisme de résistance, celui du CNR (Conseil national de la Résistance) : Dominique de Villepin choisit le Nouveau Front populaire, face au péril d’extrême droite. Va-t-il rester le seul ? » Un ralliement d’opportunité. Mais avouez qu’il est cocasse de voir un ancien trotskiste avancer de concert avec un gaulliste, tendance Chirac !»
source
Le Figaro
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Le livre de Pierre Péan sur le Monde était déjà intéressant…
La Face cachée du Monde est un livre d’investigation publié en 2003 par les journalistes Pierre Péan et Philippe Cohen qui critique le fonctionnement du « journal français de référence » Le Monde et de sa direction, alors tripartite, composée de Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel et Alain Minc.
L’ouvrage résulte de deux enquêtes, menées chacune par un des auteurs. Les ventes du livre connaissent un succès commercial peu commun, atteignant le premier jour 60 000 exemplaires[1] et plus de 200 000 au total
Le quotidien Le Monde fondé par Hubert Beuve-Méry aurait été, selon les auteurs, la victime d’un détournement. Après avoir conquis la direction du Monde en 1994 et s’être affranchis de tout contrôle réel sur la gestion de l’entreprise, Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel et Alain Minc auraient installé le « nouveau » Monde au cœur des réseaux de pouvoir français.
Du soutien supposé à Balladur, lors de la campagne électorale pour la présidentielle de 1995, à la « chasse au Messier »[3], en passant par un appui au Processus de Matignon en Corse, lancé par Lionel Jospin[4], et par les campagnes contre les « nouveaux réactionnaires », la direction pourrait à loisir honorer ou discréditer hommes politiques, patrons et intellectuels, selon leurs intérêts propres et leurs choix partisans.
Un chapitre, où les auteurs accusent le quotidien de lobbying, connaît un développement médiatique immédiat et important. Pierre Péan et Philippe Cohen affirment que Le Monde aurait adressé aux Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP), le 1er mars 2001, une facture de 1 million de francs pour prix de son activité de lobbying auprès de l’équipe de Lionel Jospin. Cette accusation est rapidement reprise par le Canard enchaîné, qui publie des extraits en ajoutant d’autres révélations précisant que les avantages perçus par Le Monde auraient été bien supérieurs à cette somme. Le quotidien confirmera avoir reçu 1 million de francs de la part des NMPP, mais « pour prestations réelles, constatées et confirmées »[5].
Le livre dénonce les relations entretenues avec Bernard Deleplace, secrétaire général de la FASP, par Edwy Plenel, qui aurait rédigé notes, discours et communiqués de presse de cette organisation syndicale[6].
Pierre Péan et Philippe Cohen s’en prennent également au Monde des livres, dont Josyane Savigneau était alors la rédactrice en chef. Ce système de « renvoi d’ascenseurs » aurait systématiquement mis en avant et encensé les ouvrages d’un cercle restreint d’auteurs français[7],[8]. Revenant sur ces accusations, Josyane Savigneau reconnaîtra uniquement « avoir trop parlé de Fayard »[9].
Usant de son pouvoir d’intimidation, Le Monde aurait insidieusement glissé de son rôle de contre-pouvoir vers l’abus de pouvoir permanent. C’est l’histoire de cette dérive réelle ou supposée que racontent les deux auteurs après deux années d’enquête.